Travail artistique
" Valérie photographiait autrefois des foules et des façades d'immeubles et par ailleurs, peignait des mouvements de couleurs.
Séparant un jour la gélatine du support papier de ses clichés, elle en recueillit par fragments la substance fragile pour nourrir d'éléments figuratifs l'abstraction de ses toiles. L'image pure prélevée ne s'appuya plus que par strates sur la transparence d'une résine durcie. La toile finit par s'effacer. Ainsi Valérie mit au point le procédé «Peaux de photo®», accumulation de surfaces sensibles engendrées par l'action de la lumière, rendues à la lumière avec une densité de matière, avec un volume, une profondeur qui n'étaient pas lisibles auparavant. Une membrane aussi fine - 4 ou 5 microns, n'est rien. Pourtant elle rayonne. Et sur la réalité le bromure d'argent cristallise les éléments organiques. Dans le même temps, le regard professionnel de son microscope explorait en laboratoire les puces au silicium de nos ordinateurs, téléphones portables et autres télécommandes. Valérie entra dans leurs labyrinthes. Du bout de son objectif, les saisit par leur secret, extirpa l'expression gigantesque de leur architecture, la porta aux dimensions de l'affiche et l'exposa aux yeux de tous dans l'usine. Une harmonie apparaissait nettement dans les schémas, une justesse, toujours présentes dans l'électronique comme dans les tapis d'orient ou dans les villes antiques vues d'avion. Valérie était intriguée par la conformation des puces, elle y trouvait un parallèle avec des motifs textiles ou d'urbanisme issus de civilisations anciennes.
Existerait-il en circulation de par le monde un inconscient collectif porteur d'une plastique transmise de génération en génération ? L'univers tout entier déroule devant nous l'énigme de la perception du monde. Mais l'observation des phénomènes, leur prise en compte, la place laissée au hasard, mettent le scientifique devant des responsabilités ; il se heurte à des limites qu'il se fixe de dépasser. Sa créativité interroge, elle ne cesse d'ouvrir des champs nouveaux qui l'amènent à s'organiser au coeur de l'entreprise, à communiquer, à définir des objectifs en rapport avec l'ensemble de la société.
L'artiste lui, creuse la lumière.
Dans une photo tout est faux. Mais à l'endroit comme à l'envers par effet de transparence, les «Peaux de photo®» de Valérie soulèvent l'insaisissable présence qu'elles pointent dans l'image.
Dans le cadre des débats qui intéressent à la fois la science et la société, le Commissariat à l'Energie Atomique de Grenoble ouvre parfois ses portes à des artistes. Le désir de rencontre de cette entreprise avec le grand public a permis au sein-même du CEA la création de l'atelier Art-Sciences, structure commune à l'Hexagone de Meylan-Scène nationale (Isère). Le but est d'associer des projets artistiques à des recherches scientifiques et technologiques.
En novembre 2009, Valérie est invitée dans quatre des Instituts du CEA où s'effectue de la recherche fondamentale et appliquée : santé, information et communication, batteries électriques, matériaux, nanotechnologies, biotechnologies, énergies renouvelables. Immergée à la façon d'un ethnologue dans ces univers inconnus, Valérie rencontre à leur paillasse durant une année des chercheurs penchés sur le caractère quantique du monde, l'antimatière, la réparation de l'ADN. Elle se laisse accueillir dans les laboratoires. Prend le temps de ses interlocuteurs ; ils consentent au partage. Ils lui parlent en effet, veulent la connaître et se faire comprendre dans leurs travaux, lui montrent par des croquis d'indéchiffrables méthodes, protocoles au vocabulaire spécifique, échelles de mesures dont elle ne sait rien car ce n'est pas sa culture, ce ne sont pas ses mots... Ils embarquent volontiers l'artiste dans les nacelles de leurs explications, comme vigie pour qu'à sa manière elle arrive à scruter, pour qu'elle-même trouve matière à détourner ce qu'elle saisirait.
Elle, écoute et regarde de toute son émotion. Pose des questions, recueille, contemple et se tait. Photographie ce qui est à sa portée : non les cellules souches, non les explosions d'étoiles mais des posters abstrus et des cahiers fermés. Des outils, des instants quotidiens, des couloirs parcourus, l'ensemble des bâtiments reliés, des mains gantées sur des instruments. Elle prend en photo "rien à voir" qui est pourtant là. Quelque chose qui se passe, une présence inutile à prouver, impossible à démontrer, un souffle, une mise en gestation.
Il n'y a rien et Valérie prend acte. Si l'humain confronte sa pensée à la collision des galaxies, s'il vibre à la déflagration d'un mystère infini, un écho subtil s'en détache à la moindre relation. Serait-ce là, dans le galbe de cette communion, que l'esprit trouve figure et prend corps ? "
Betsie Péquignot, artiste plasticienne
Octobre 2010